École Nationale Supérieure d' Architecture de Nantes

Portraits de vi(ll)es – Estuaire 2029 - 2016/2017 - Édition ARTS DE FAIRE

Être auteur d' "écriture du réel" dans le projet architectural - Désir de film.

Par Jennifer Aujame, réalisatrice-vidéaste 

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"Aussi est-il impossible à un esprit humain de tenir compte de tous les facteurs dont dépend le succès de l'action en apparence la plus simple; n'importe quelle situation laisse place à des hasards sans nombre, et les choses échappent à notre pensée comme des fluides qu'on voudrait prendre entre les doigts." Simone Weil, Oppression et liberté.

L'objectif de cet atelier est de créer les conditions qui permettent de sentir, d'éprouver et de capter ce fluide. Rendre visible l'invisible en mettant tous les sens en éveil. La vidéo est utilisée comme outil dans le processus de réflexion du projet architectural. Ce qui amène les étudiants à réaliser par groupes, des portraits en creux des sites en allant à la rencontre de ceux qui font la commune, la ville, par le prisme de leur propre regard, de leur sens. Ce texte est accompagné des vidéos que vous trouverez dans le corpus du texte. 

Il s'agit ici d'une méthode expérimentée dans le cadre du studio de projet "Estuaire 2029" à l'ENSAN - studio de projet sélectionné au Pavillon Français de la Biennale d'architecture de Venise en 2016. L'utilisation de la vidéo, et avant tout sa démarche d'écriture, devient un outil dans l'idée d'un projet architectural adoptant une posture sociale. Cet outil vient s'imbriquer à la fois dans la méthode des collages de Chérif Hanna, architecte-urbaniste, le dispositif littéraire d'Éric Chauvier, philosophe-anthropologue et la méthode des itinéraires de Jean-Yves Petiteau, sociologue-anthropologue. Il s'adapte aux différentes étapes de processus de réflexion du/des projets des étudiants; notamment en articulation avec le moment clef des ateliers publics coordonnées par Flore Grassiot, architecte-urbaniste. N'étant plus sur la même méthode que mes collègues intervenants vidéos des deux années précédentes, et expérimentant-inventant une nouvelle approche propre à ce studio de projet,  il me semble nécessaire cette année de modifier l'intitulé de l'atelier – et plus cohérent avec l'idée d' "habiter avant de bâtir" - en "Portrait de vi(ll)es". Explications.

Le fil rouge : la permanence architecturale

Tout au long du semestre il m'a semblé évident de prendre comme fil rouge la permanence architecturale. 

"Étant entendu qu'il n'y a pas une seule forme de "permanence", mais des centaines; que si le principe de base est "habiter en construisant, construire en habitant", habiter ne veut pas forcément dire dormir sur place mais plutôt créer les conditions de production d'espaces habités, que chaque permanence a une teinte différente, qu'elle est surtout un outil du projet, et non le projet lui-même". Il s'agit d'un extrait du document produit par l'Université Foraine, de Patrick Bouchain, sur la question.

Cette définition est transposable à la posture de l'auteur-réalisateur. J'ajouterai que ce dernier a le rôle de créer les conditions d'une situation, de provoquer, de confronter les prismes par sa présence mais surtout de travailler sa narration en révélant l'existant. 

Que l'on soit architecte ou réalisateur, l'auteur adopte une posture avant tout de citoyen doté d'un savoir-faire, d'un outil qu'il expérimente sur le territoire au fil des rencontres. 

Dès la première intervention, j'ai évoqué le travail de Sophie Ricard, architecte de l'équipe de Patrick Bouchain (Université foraine), en diffusant aux étudiants un entretien filmé que nous avons réalisé ensemble, elle et moi. Au cours du semestre, dix sept étudiants se sont déplacés à Rennes pour la rencontrer in situ à l'Hôtel Pasteur à Rennes. Elle a partagé son approche, les enjeux, les contraintes et les rouages de sa permanence.

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De l'atelier "Traversées urbaines" aux "Portraits de vi(ll)es"

Construire un regard. Voilà ce que l'atelier Traversées urbaines a permis d'aiguiser lors de la promotion précédente et celle-ci. Que l'on soit architecte ou réalisateur, notre regard d'auteur est aussi important que ce qu'il documente. Ici il s'agit de décortiquer le processus de réflexion en tant qu'auteur, celui qui écrit avec son propre regard. On parle aussi "d'écriture du réel", en opposition à la fiction. C'est par le processus de la carte sensible filmée comme premier geste artistique documentaire que nous construisons ce regard dans un premier temps. 

 

(1) Carte sensible filmée, premier geste documentaire.

La carte sensible. Quoiqu'assez noble, cette formule finit par s'user à force d'avoir été utilisée ces dernières années. Comme dirait Sébastien Barrier, comédien : "Nous devrions envoyer en exil tous ces mots dont on a perdu le sens". Préférons, alors, l'expression premier geste documentaire, moins poétique, plus pragmatique. 

Le geste documentaire 

Le genre. "L'extension du terme documentaire s'explique d'autant mieux que sa définition est floue". En réalité, cette extension montre l'inexistence de frontières dans ce genre. Ce qui laisse un espace de liberté de création impensable, inépuisable. Pour Chris Marker, le genre documentaire rassemble finalement tous les films étant construit à partir d'images du réel et que l'on arrive pas à mettre dans d'autres cases. C'est pourquoi on retrouve cette appellation à la fois pour des œuvres de cinéastes - le monde du cinéma - qui ont marqué l'histoire comme Jean Rouch, Jean-Luc Godard, Raymond Depardon, Agnès Varda, Pier Paolo Pasolini, Chantal Akerman, José Luis Guerin, (…) des films d'animations aussi comme Valse avec Bachir de Ari Folman, tout comme pour des films formatés diffusés sur l'émission infrarouge, par exemple, sur France 2 ou les documentaires très conventionnels et millimétrés d'Arte - le monde des médias - , tout comme des documentaires-fictions, ou encore du champ artistique comme réalisent par exemple les artistes Arielle Tillon, Ariane Michel, Ben Russel, ou encore Ben Rivers, etc.

Ici ce qui nous intéresse c'est la dimension documentaire de création, documentaire d'auteur. Ainsi dans cet exercice, l'objectif est de fabriquer un réel composé de la "matière" (vidéo - audio – texte) glané par le prisme de notre regard, nos intuitions, nos questionnements. 

Le geste. On parle ici de geste voir d'essai documentaire, des termes plus appropriés dans le temps qui nous est imparti de cet exercice d'écriture. 

De l'intuition à l'intention. Lors d'un entretien, le réalisateur Gianfranco Rosi raconte le tournage de son film Fuocoammare, sur l'île de Lampedusa : "J'ai donc découvert une réalité très différente que celle que j'imaginais.(…) Je n'arrive pas avec une idée préconçue. J'arrive au contraire avec l'esprit totalement vide. Je ne vois rien. Et au départ pour moi la porte est complétement fermée. Et puis je commence à ouvrir cette porte de plus en plus jusqu'à avoir une vision complète du lieu. Et lorsque j'ai cette vue d'ensemble, je ne commence pas à filmer. Je commence à refermer la porte jusqu'à ne laisser qu'un filet de lumière à travers laquelle je vois une réalité. Parfois il faut fermer complétement la porte et regarder à travers un trou pour voir ma réalité". C'est-ce que nous allons chercher autant dans l'écriture du film que dans celle de votre projet architectural. 

Le repérage et l'intuition. Mettons la caméra de côté et laissons-nous nous guider par nos sens à travers une marche, une traversée urbaine qui va permettre de construire notre regard. C'est le repérage, notre première impression du lieu qui va amener à filmer ce premier geste documentaire. À l'aide d'autres outils (carnet de bord, blog, photos, textes, dessins, etc.) - empreinte de notre ressenti à un instant T - j'archive, j'inventorie les éléments troublants voir les dérèglements "psychoactif" comme le définit Éric Chauvier. Quels sont les indices qui nous paraissent extra-ordinaires ? Ouvrir ses sens et faire appel à son intuition. 

Cette année nous avons parcouru plusieurs communes sur l'Estuaire de Nantes, six ont été retenues : Temple de Bretagne, Malville, Savenay, Trignac, Vue et Port Saint-Père. Enseignants et l'ensemble des étudiants du master sur le temps d'une journée font un repérage commun dans le but de choisir celle sur lesquelles chacun souhaitent œuvrer. 

 

Premier geste documentaire filmé, premier regard. Après avoir repéré et sélectionné ces indices, les étudiants reviennent filmer sur le lieu. L'idée n'est pas de filmer à tout prix en continue. Nous devons garder en tête notre rapport aux choses et notamment à la consommation de l'image. Saisissons les contraintes de l'argentique dans le numérique. Chaque image doit être sélectionnée dans un but précis. Chaque image est une incarnation. En photographie documentaire on parle de l' "image-document". Celui-ci n'est pas "un simple prélèvement, c'est une expérience du monde traduite par l'invention d'une forme.2" Ces images-documents répétés, mis bout-à-bout dans un jeu de montage, raconte une histoire. On passe alors de l'intuition à l'intention. Passons de l'idée à un vouloir dire. En guise d'inspiration, il y a de nombreux maîtres en la matière, je pense notamment à Artavazd Pelechian (Les habitants, 1970), la trilogie des Qatsi de Godfrey Reggio mise en musique par Philippe Glass (Koyaanisqatsi,1982). 

Les étudiants ont su se saisir de cette première étape dans le processus de la réflexion de l'auteur. Chaque groupe a réalisé une première vidéo comme premier regard. Sans tomber dans un clip touristique, ces essais permettent de noter et d'archiver les premières intuitions que l'on a du terrain avant qu'elles ne s'évanouissent trop vite dans des considérations qui nous sembleront peut-être bien trop acquises. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(2) Performance filmée, atelier public et permanence architecturale.

L'intention (1). C'est ici que nous allons confronter notre regard. Ne pas avoir peur du doute. Se poser des questions. Prendre des risques en allant à la rencontre de l'autre. Les étudiants se sont appropriés l'outil vidéo en fonction de leurs envies, besoins, et des situations. Il y a de très belles propositions. Je pense tout d'abord au groupe de Malville. Charlotte Boyard, Juliette Dupuis, Pauline Mortreau, Silke Van Den Bosch et Vija Viese ont réalisé une performance filmée. Elles sont parties sur les routes de Malville avec leur utilitaire qu'elles ont renommé le BLABLATRUCK et organisé des ateliers publics en dressant des tables dans divers lieux publics en extérieurs. Elles ont crée des conditions de rencontres et d'échanges avec les Malvillois qu'elles ont filmé. Ce qui leur permet aussi d'archiver et de rendre compte du ressenti de certains habitants. Parmi les dispositifs mis en place, le groupe de Vue aussi a bien réfléchi à la question. Hugo Moreau a tout d'abord expérimenté la permanence architecturale avec son van. Il en écrira un texte intéressant relatant l'expérience et ses limites. Puis lors des ateliers publics, avec ses collègues Éloïse Gallard, Blandine Longepe, et Théo Ripoche, Hugo Moreau a installé un espace avec un micro pour laisser les participants – habitants de Vue – parler, commenter sur les premières images tournées, sur leurs premiers regards.

L'objectif de cette seconde étape est de créer des situations, des espaces qui provoquent du frottement. Ce frottement est nécessaire pour accélérer la réflexion du choix du projet architectural. 

 

(3) Portraits de vi(ll)es. 

L'intention (2). C'est dans l'articulation des collages de Chérif Hanna, des dispositifs littéraires d'Éric Chauvier et des itinéraires enregistrés de la méthode de Jean-Yves Petiteau que l'on peut passer à l'étape des Portraits de vi(ll)es. Pour écrire un film ou un projet architectural, il faut de la "matière" pour raconter une histoire. Quelles questions ce territoire font écho en moi ? En l'autre ? Quelles questions communes peut-on trouver et faire sens pour le public ? Comment partir d'une histoire individuelle singulière pour parler de quelque chose de plus universelle ?

Cette étape est délicate. Elle arrive à un moment du master où le travail s'intensifie et le temps se resserre pour les étudiants. La vidéo doit venir comme un outil pour le projet et servir un propos, le projet. Chaque étudiant est libre de s'approprier – ou pas - cet outil. Et surtout, pour avancer dans cette étape il doit y avoir "matière". L'histoire c'est avant tout celle de l'autre que l'on souhaite révéler. Elle doit être incarnée. Elle ne peut avoir lieu qu'à travers des rencontres que se soient avec des personnes ou des paysages. Ils deviennent alors personnages, en oubliant jamais la bienveillance dans notre rapport à l'autre. 

Dans l'idée de portraits en creux des communes il y a eu plusieurs propositions. Valentine Chateigner, Marie Ghiringhelli, Yasmine Hrimeche, Marine Malledan et Lucien Pigeard de Gurbert, ont choisi de travailler sur la commune de Trignac. Ils ont réalisé une vidéo où le personnage est Trignac. Sur des images de paysage, des espaces sans destination, des no man's land - à la recherche des traces de l'homme - un texte écrit et lu. Les étudiants on su se saisir des apports littéraires, et théoriques d'Éric Chauvier et de les mêler aux images en mouvement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Charlotte Boyard du groupe Malville a choisi de poser la caméra à la Raymond Depardon lors d'un entretien avec un malvillois. Un parti pris intéressant où elle laisse des silences, des regards, des situations au montage final qui donnent des indices supplémentaires et plus proche de la réalité - par son prisme – de cet habitant. Dans la démarche de Charlotte Boyard, on se rapproche de la méthode des itinéraires de Jean-Yves Petiteau.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Charlotte Potié, du groupe Port Saint-Père a réalisé aussi deux entretiens filmés. Avant le tournage, Charlotte a écrit quelques lignes d'intention qui me semble être les mots les plus justes pour conclure. Voici les pensées d'une étudiante à la recherche de "ce fluide" éprouvée par Simone Weil et de ses "hasards sans nombre" :

 "Je cherche... Je pense... à retrouver, à découvrir une communauté, un lien social par la voix des habitants qui n’est pas visible spatialement dans la ville. Savoir aussi comment ils vivent leur territoire - cette ville de passage - connaître leur pratique de la ville et plus spécialement de la petite Place de la Pompe à coté de l’église. C’est aussi pour moi une façon de me rapprocher d’eux pour pouvoir être au plus près d'un projet qui leur ressemble et d’être peut-être pour eux une sorte de support d’échange pour qu'ils découvrent leur ville sous un autre regard. Je cherche à capter ces moments d’échange. Et à partir de là proposer une conception architecturale." 

Estuaire 2029 - Promotion 2015/2016

Film réalisé par Valentine Chateigner, Marie Ghiringhelli, Yasmine Hrimeche, Marine Malledan et Lucien Pigeard de Gurbert.

Étudiants dans le studio de projet "Estuaire 2019".

Trignac, 2016/2017

Film réalisé par Charlotte Boyard

Étudiants dans le studio de projet "Estuaire 2019".

Trignac, 2016/2017

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